Amiral Prazuck : « La base, c’est le renseignement »

En déplacement à La Réunion, le chef d’état-major de la Marine nationale, l’amiral Christophe Prazuck, a tenu à rencontrer les 500 marins de l’île et faire le point sur les moyens affectés à la Base navale, liés à la situation géostratégique de l’océan Indien.

L’amiral Prazuck connaît bien La Réunion. L’île fut sa première affection en tant qu’enseigne de vaisseau. Il avait 22 ans et apprenait son métier de marin sur l’Altaïr, un drageur côtier en bois reclassé patrouilleur et affecté à La Réunion dans les années 1980. Aujourd’hui chef d’état-major de la Marine nationale (CEMM), sa carrière l’a également amenée à commander entre autres le BATRAL Champlain, puis la FS (frégate de surveillance) Floréal. De retour sur l’île pour une visite officielle au contact des 500 marins basés à La Réunion, il nous a accueilli sur son sistership, la FS Nivôse, pour nous parler notamment de l’évolution des enjeux stratégiques dans la zone sud de l’océan Indien.

La France est le 2e espace maritime mondial, derrière les États-Unis et devant l’Australie, avec 11 millions de km2 d’océans sous juridiction économique française (soit 22 fois la France en terme de surface, ou bien les États-Unis + le Mexique). Un quart de ces 11 millions de km2 sont situés dans la zone sud de l’océan Indien (ZSOI), où les enjeux stratégiques évoluent. L’axe indo-pacifique est convoité par de nouvelles puissances mondiales comme la Chine*, l’Inde**, l’Australie, qui marquent de plus en plus leur présence dans l’ouest de l’océan Indien. « Les acteurs dans l’océan Indien ont changé ces dix dernières années, il faut le prendre en compte et avoir une vraie une présence française à minima », souligne le CEMM.

Les menaces aussi évoluent. Si la piraterie au large de la Somalie a régressé grâce à la mission Atalanta, aux « best practices » des navires privés, la cause existe toujours donc il faut maintenir l’effort. On constate aussi le développement du trafic d’héroïne dans le nord de la zone. « Les bateaux de La Réunion ont intercepté 500 kg d’héroïne au cours des 12 derniers mois », rappelle l’amiral Prazuck. Dans la zone sud de l’océan Indien (ZSOI), c’est aussi le trafic d’êtres humains qui apparaît avec des bateaux qui arrivent d’Asie du sud. Dans ce cas de figure, la Marine peut apporter une réponse adaptée à la situation (« on peut l’accompagner soit pour le remettre aux autorités à son arrivée à terre, soit pour l’inciter à faire demi-tour »), mais néanmoins l’autorité administrative et judiciaire, c’est-à-dire le préfet, par le biais de l’Action de l’État en Mer (AEM), reste décisionnaire.

Amiral Prazuck : "La base, c'est le renseignement" © Valérie Koch - Tous droits réservés

« Il y a une chimie qui est en train de changer, il faut être présent pour comprendre quel est l’environnement autour de nous. Et il faut protéger ce qui nous appartient, préserver les ressources de nos ZEE. Ce qui n’est pas protégé est pillé, ce qui est protégé est contesté, donc il faut y être, il faut se montrer, patrouiller, voir les habitudes à la mer, surveiller les concentrations de bateaux, interroger, intercepter les contrevenants et les dissuader de revenir ».

Amiral Christophe Prazuck, CEMM

Tandis que 10 000 bateaux transitent chaque année à moins de 50 NM de La Réunion, sur un flux principal entre Malaca (Malaisie) et le Cap de Bonne-Espérance (Afrique du sud), le format de la flotte Marine nationale à La Réunion date des années 1980 : il compte 2 frégates (Nivôse et Floréal), 2 patrouilleurs (pour l’heure, Le Malin et le patrouilleur polaire Astrolabe partagé avec les TAAF) et 1 navire logistique (le BSAOM Champlain). Ce format a été adopté au moment de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (Montego Bay, 1982), qui a défini les Zones Économiques Exclusives (ZEE). Il doit désormais être amélioré en suivant les progrès technologiques (drones, satellites) et l’évolution des enjeux.

Le renouvellement de la flotte basée à La Réunion, engagé en 2017 avec l’arrivée du Champlain, puis de l’Astrolabe, sera donc poursuivi avec l’affectation de deux nouveaux patrouilleurs entre 2023 et 2025 (les POM, patrouilleurs dédiés à l’Outre-mer dont la commande vient d’être lancée) qui bénéficieront d’une plateforme arrière adaptée au décollage de drones. Car les drones deviennent un incontournable des missions de surveillance et d’observation. « J’ai fixé comme objectif un drone par bateau d’ici 2030 », annonce le CEMM. Des drones essentiellement de reconnaissance, des petits, pour les petits bateaux (pas de grosse autonomie nécessaire, courte portée, récupération par filet) et des gros pour les gros bateaux (expérimentations lancées avec des industriels français pour des drones avec 10 heures d’autonomie, emport de 100 kg de matériel, longue portée, système d’appontage automatique). Pas de drones armés au programme pour l’instant, car « avant d’utiliser de l’armement, il faut comprendre ce qu’il se passe et pour couvrir des espaces aussi gigantesques que ceux des ZEE il faut commencer par avoir des yeux ».

« Avant d’agir, il faut voir, détecter. Il faut du renseignement initial, c’est toujours l’élément clé. On le voit bien avec le narco trafic, la base, c’est le renseignement. C’est comme ça que les bateaux réunionnais arrivent à trouver 500 kg d’héroïne en un an. Le point de départ c’est toujours le renseignement ».

Amiral Christophe Prazuck, CEMM

Enfin, le programme de renouvellement des deux frégates réunionnaises devrait démarrer après 2030 (lesquelles vont, pour l’instant, continuer à travailler avec leurs hélicoptères) et la Base navale a engagé un programme de développement de ses infrastructures (ateliers, hébergements, bureaux, restauration).

Il y a 40 ans, la Marine comptait 60 000 marins. Aujourd’hui, ils sont 40 000. Cette baisse constante des effectifs a été enrayée depuis la dernière loi de programmation militaire. Les budgets sont enfin à la hausse, et les effectifs remontent. Les jeunes d’Outre-mer représentent 7% du personnel de la Marine nationale, qui compte 500 Réunionnais dans ses rangs. « J’aimerai qu’il y ait beaucoup plus de jeunes réunionnais qui rejoignent la Marine », confiait l’amiral Prazuck. « Les partenariats que nous avons avec l’Éducation nationale nous permettent de leur faire découvrir ce qu’est l’océan, la vie en équipage, les capacités techniques que nous développons. L’océan est dur ici, donc le recrutement n’est pas facile, il faut convaincre. Mais pour moi, évidemment, c’est le plus beau métier du monde, qui sert le pays et mérite d’être choisi ! ». Un métier essentiel aujourd’hui, car on ne peut plus échapper à l’évolution des enjeux stratégiques de la mer, aux nouvelles alliances, aux nouvelles menaces. //VK (photos © Valérie Koch – Tous droits réservés)

*la Chine, depuis la crise de la piraterie autour de la corne de l’Afrique en 2008, déploie de son côté une force navale impressionnante (« Tous les 4 ans, ils construisent l’équivalent de la Marine française… ») et a implanté la première base navale chinoise hors de son territoire à Djibouti.

**l’Inde est un partenaire stratégique de la France. Le porte-avions Charles de Gaulle est actuellement en route pour participer à l’exercice VARUNA à Goa, dont la phase finale s’était déroulée à La Réunion l’année dernière.

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